LETTRE A MONSIEUR DE CREBILLON
de l'Académie Française
SUR LES SPECTACLES DE PARIS;
Dans laquelle il est parlé du Projet de Réunion
de l'Opéra-Comique à la Comédie Italienne

 

Vous avez donc vu, avec satisfaction, Monsieur, les changements avantageux qui ont été fait sur nos Théâtres. Peut-être le grand plaisir [4] de réformer a-t-il un peu contribué aux heureuses innovations dont vous vous félicitez. Quoi qu'il en soit, la voix de la raison, qu'on dit être si peu impérieuse sur l'esprit humain, s'est fait entendre plus fortement que celle de l'habitude. L'intérêt même, encore plus puissant qu'elle, a cédé à l'amour d'une gloire noble & d'une émulation louable. Des hommes enfin que le préjugé diffame, ont donné un grand exemple de désintéressement & d'ardeur pour l'illustration de leur pays. [Note de l'auteur : On prétend que les Comédiens Français perdent considérablement à la suppression des bancs du Théâtre, & qu'elle produit un vide de soixante mille livres sur leur recette.]

La postérité ne se persuadera jamais à quel point les abus s'étaient naturalisés & avaient pris force de loi sur nos Théâtres. [5]

Quand les paniers furent inventés, & que cette extravagance fut devenue la parure des Dames Françaises, il était essentiel que les Comédiennes, dans les Pièces où elles peignaient les moeurs de la Nation, employassent cet ajustement. Ainsi Dorimène, Cidalise, Araminte & Bélise étaient dans l'obligation de le porter. Mais que Cornélie, Andromaque, Cléopâtre, Phèdre, Mérope aient paru vêtues de cette manière, c'est ce qu'on ne se persuadera jamais qu'en admirant la foule des contradictions que la cervelle humaine se plaît à rassembler.

J'ai toujours vu les rôles de Paysannes joués avec de grands paniers, & l'on aurait cru pécher contre les bienséances en paraissant autrement.

Ce n'est pas tout ; cet usage s'introduisit jusque dans la parure des Héros [6]. Au retour d'une victoire, un Capitaine Grec ou Romain paraissait sur notre Théâtre avec un panier tourné de la meilleure grâce du monde, & auquel les efforts des Peuples qu'il venait de combattre n'avaient pu faire prendre le moindre petit pli.

Rien n'était si comique que l'habit tragique. Au lieu de ces beaux casques qui décoraient si bien les anciens Guerriers, nos Comédiens, en voulant les représenter, portaient tout simplement des chapeaux à trois cornes, pareils à ceux dont nous nous servons dans le monde. Il est vrai que pour se donner un air plus extraordinaire, ils y ajoutaient des plumes, dont l'énorme hauteur les mettait souvent dans le cas d'éteindre les lustres qui alors éclairaient la Scène, ou de crever les yeux à leurs Princesses [7] en leur faisant la révérence. Ils portaient aussi des perruques assez semblables à nos perruques quarrées, des gants blancs, & des culottes bouclées & jarretées à la Française.

Les décorations étaient tachées des mêmes défauts : elles se bornaient à un misérable palais, à une triste campagne, à un appartement noir & enfumé.

Les lustres, qui, comme je viens de le dire, étaient accrochés sur nos Théâtres, donnaient fort souvent un démenti à certaines décorations. Comment se persuader, par exemple, que l'on était dans le camp d'Agamemnon, lorsque les chandelles suspendues au plafond venaient frapper les yeux & l'odorat des Spectateurs ? De quel front un Acteur pouvait-il dire [8] au milieu de ces nombreuses chandelles :

Enfin ce jour pompeux, cet heureux jour nous luit !

Eteignez donc vos lustres, aurait-on pu lui crier, vous vous ruinez, & vous nous infectez mal à propos.

Mais ce qui anéantissait encore plus l'illusion, c'étaient les bancs qui garnissaient la Scène, & la foule des Spectateurs qui remplissaient le Théâtre. On ne savait quelquefois si le jeune Seigneur qui allait prendre sa place n'était point l'Amoureux de la Pièce qui venait jouer son rôle.

Le Comédien manquait toujours son entrée : il paraissait trop tôt ou trop tard, sortant du milieu des Spectateurs comme un Revenant ; il disparaissait de même sans qu'on s'aperçût de sa sortie. [9]

Tous les grands mouvements de la Tragédie ne pouvaient s'exécuter. Les coups de Théâtre étaient toujours manqués. Nos chef-d'œuvres tombaient ou perdaient une partie de leur éclat & des éloges mérités aux travaux de leurs Auteurs. Sémiramis en a été une preuve bien convaincante. Cette Pièce n'eut qu'un faible succès dans sa naissance, exactement par les raisons que je viens de dire ; & elle est aujourd'hui une des plus solides colonnes du Palais de Melpomène.

Tels étaient les abus dont nous gémissions. Mais qu'était-ce en comparaison de ceux qui provenaient du faux goût dans la déclamation ? Leur détail, qui n'aurait rien de nouveau pour vous, me mènerait trop loin. Vous avez assez fait éclater vos plaintes [10] contre ce chant monotone de nos Tragédiens (permettez-moi ce terme), contre leurs tons outrés, leurs cris & le froid général de leur action.

Combien de fois n'avons-nous pas ri aux larmes, en voyant qu'un Confident sans voix, sans geste, sans grâce, & sachant à peine prononcer, était mis à côté d'un Héros dont la voix bruyante faisait ronfler pompeusement les vers. L'un étourdissait, & l'on n'entendait pas un mot de ce que disait l'autre. Cette dissonance choquait ; mais les Comédiens la croyaient nécessaire : ils appelaient cela les ombres de leur tableau.

Toutes ces fautes ont été réparées. Une Actrice célèbre [Note de l'auteur : Mademoiselle CLAIRON], après s'être réformée elle-même, a tenté de réformer ses camarades. Un Acteur [Note de l'auteur : Monsieur LE KAIN] [11] qui réunit la force & le pathétique au plus sublime degré, a secondé ses efforts. Un grand Seigneur, plein de zèle pour la gloire d'un Théâtre qu'il protège, les a appuyés de toute son autorité. Tout a changé de face ; & s'il reste encore quelque chose à désirer, je ne doute pas que les soins que l'on apporte journellement ne nous amènent au point de la perfection, & ne nous fassent obtenir sur les Etrangers, par l'éclat de nos représentations, la supériorité que nos Pièces se sont longtemps acquises par leur mérite généralement reconnu.

Le Théâtre qu'on nomme Italien a donné aussi des marques d'émulation qui doivent nous faire concevoir d'assez solides espérances.

C'est une singulière chose que ce [12] Théâtre Italien. Un Etranger, à la simple lecture de l'inscription qui est sur la porte, imaginerait n'y entendre que des Drames Italiens. Point du tout : il pourrait fort bien demeurer six mois à Paris sans entendre une seule Comédie Italienne. Car les Pièces en langue ne se jouent que les Mardis & les Vendredis. Or ces deux jours sont consacrés à l'Opéra par les gens du bon ton, ou par ceux qui se piquent d'en être.

En récompense on y joue beaucoup en Français. Le nombre des Acteurs Nationaux l'emporte sur celui des Etrangers, & les Pièces Françaises sont les seules qui y réussissent. C'est, en un mot, un second Théâtre Français.

A quoi sert donc, disent bien des gens, cette foule d'Acteurs Etrangers [13] avec les nôtres, & que personne n'est curieux d'entendre ? Ne vaudrait-il pas mieux les renvoyer en leur Patrie, n'étant pas juste qu'ils profitent de la peine & des talents de nos Compatriotes ?

Cette réflexion est bonne à bien des égards ;mais il y aurait une espèce d'injustice à l'adopter. Il serait cruel que des gens à talents, qui ont tout sacrifié pour venir nous amuser, fussent trompés dans les espérances de fortune que nous leur avions données.

Il y aurait un moyen d'arranger les choses à leur satisfaction & à la nôtre. Je vous l'exposerai dans cette Lettre. Mais avant d'en venir là, souffrez que je vous marque ma surprise & ma joie de voir un concours de Spectateurs aussi rare que celui que [14] nous voyons aujourd'hui au Théâtre Italien.

Il est certain que les soins que l'on y a pris d'imiter le zèle des Comédiens Français, en consultant & remplissant les vœux du Public, doivent y avoir beaucoup contribué.

Cependant j'ai quelque sujet de craindre que cette affluence qu'on voit aux Italiens ne soit qu'instantanée. Ils pourraient retomber dans l'oubli dont la nouvelle décoration de leur Salle, quelques Acteurs & quelques Pièces les ont tirés. Leur fonds, qui est peu considérable, est épuisé ; ils ne subsistent que par des nouveautés, & les bonnes nouveautés sont rares.

Vous qui vous intéressez si fortement à eux, Monsieur, vous devez trembler que mes soupçons ne se réalisent. [15]

Le grand moyen de prévenir leur ruine totale serait cette réunion de l'Opéra-Comique avec le Théâtre Italien, dont on parle depuis si longtemps ; mais comme le plan en est diversement conçu, & faussement imaginé, parce que la plupart de ceux qui en raisonnent n'y prennent qu'un faible intérêt, il se rencontre dans ce plan des vices qui en empêchent l'exécution. Je vais vous proposer mes idées.

J'ai pensé, depuis longtemps, qu'il fallait à Paris un Théâtre de pur agrément, où l'on pût quelquefois se délasser sans asservir son esprit à suivre une intrigue, ou à vérifier la peinture des caractères.

L'Opéra aurait bien ces avantages ; mais il y a une infinité de personnes qui n'aiment point la musique ; un [16] plus grand nombre encore qui, même en l'aimant, bâillent aux Opéra Français. Ainsi ce Spectacle ne pourrait être d'une ressource générale ; & par ces considérations, Monsieur, vous me permettrez de n'en faire qu'une légère mention dans un plan qui a pour but le goût universel de tous les Citoyens.

L'Opéra-Comique réunirait assez les qualités que je demande ; ce que je craindrais, ce serait qu'on ne se lassât d'entendre pendant trois heures entières un mélange de Vaudevilles & de paroles assez faibles, auxquelles on ne prête sans doute attention que parce que ce Spectacle subsiste seulement quelques mois. Il fatiguerait assurément, si l'on était obligé de l'aller entendre pendant le cours de l'année. [17]

Ce genre est pourtant agréable ; mais il a besoin d'appui, & il n'en plairait que mieux, si l'on y joignait de bonnes Pièces d'un gros comique, des farces proprement dites.

Pour cette association de genres, le Théâtre de la Comédie Italienne serait très convenable. Les Italiens ont chez eux des Comédies fort propres à remplir mes vues. Ainsi l'Opéra-Comique y étant transporté, on aurait assez l'espèce de Spectacle de pur agrément dont je viens de parler.

Mais, dira-t-on, quelles sont ces Farces du fonds des Italiens que vous associerez aux Opéra-Comiques ? Que deviendront leurs belles Pièces de Messieurs de Marivaux, Delisle & des autres ? Que ferez-vous de leurs Parodies, & que deviendront leurs Comédies Italiennes ? [18]

Il m'est aisé de répondre à ces questions. Prenons d'abord une idée nette du fonds des Pièces de ce Théâtre.

Il y a :

I°. Des Parodies chantées
2°. Des Parodies récitées.
3°. Des Comédies Françaises en un Acte, assez plaisantes, mais en petit nombre.
4°. Des Comédies Françaises en trois Actes, aussi bonnes qu'elles sont mal jouées.
5°. Des Tragi-Comédies en petit nombre, & dans le même cas de leurs Pièces en trois Actes.
6°. Des Comédies Italiennes non écrites, & qui se jouent à l'impromptu. La plupart sont de véritables Farces, telles que je les désire pour mon projet.

Voilà donc les différentes espèces d'ouvrages dont est composé le Catalogue [19] des Italiens. Voyons ce que l'on pourrait arranger à ce sujet.

Les Parodies chantées étant proprement des Opéra-Comiques, elles doivent être rangées dans leur classe & ne faire qu'une espèce avec ce genre.

Les Parodies récitées peuvent se conserver & être mises au nombre des Farces Françaises que je prétends joindre aux Opéras-Comiques. Elles sont souvent très-plaisantes, & d'ailleurs elles ne se jouent qu'occasionnellement.

Les Pièces Françaises en un Acte, lorsqu'elles sont très bouffonnes, pourront se conserver. Elles seront dans la classe de ces Farces que je demande. Les autres seront rejetées, de quelque mérite qu'elles soient, & portées au Théâtre Français, qui en [20] échange donnera de ces grosses Farces qu'on y voit quelquefois, & qui sont indignes de la majesté de cette Scène.

Les Pièces Françaises en trois Actes seront aussi données au Théâtre de la Comédie Française, qui les recevra pour les Farces dont je viens de parler.

A l'égard des Comédies Italiennes à l'impromptu, on en conservera les canevas, en y faisant de très-grands changements. Elles seront pour la plupart réduites à un ou deux Actes. Tous les rôles seront joués en Français. Les Acteurs Italiens se plieront à rendre leurs rôles à l'impromptu en notre langue. On fera un sort à ceux qui n'y pourront réussir.

Par cet arrangement ils ne seront point renvoyés dans leur Patrie, & le Public aura la satisfaction d'entendre ce qu'on lui jouera. [21]

Ainsi le nouveau Spectacle sera donc composé chaque représentation de quatre Actes, & de trois genres différents ; savoir :

D'une Pièce Française à l'impromptu, en deux Actes ; à laquelle on substituera cependant une Parodie récitée, quand quelque Tragédie nouvelle y donnera occasion.
D'une Farce Française apprise de mémoire, en un Acte.
Et enfin d'un Opéra-Comique en un Acte, ou d'une Parodie chantée, quand il y aura lieu.
Le tout suivi d'un Ballet.

Cette variété ne peut certainement produire qu'un effet très-piquant & très-agréable.

Quelques personnes peu habituées à la Scène Italienne ignorent peut-être le mérite des Pièces en impromptu. Si [22] elles le connaissent, elles conviendraient que ce genre est bien digne d'être introduit chez nous. Le naturel & le feu dont il est susceptible, doivent engager à l'y admettre.

Il est étonnant que la nation Française, qui se distingue d'une manière si brillante du côté du Théâtre, ne connaisse point la Comédie en impromptu. Il est honteux pour elle que tous les Peuples de l'Europe aient cette sorte de Spectacle & qu'elle n'en connaisse pas les avantages ; qu'aucun Ecrivain même jusqu'ici n'en ait fait sentir l'agrément & l'utilité.

J'ose dire que nous l'aimons sans la connaître. La fureur que l'on a montrée pour les Parades du rempart en est une preuve bien certaine. Car si l'on a prêté quelque attention à ce misérable batelage qui n'amusait que [23] par la vérité de l'impromptu, à combien plus forte raison une Comédie adroitement tissue & pleine d'un sel que la vivacité Française ne pourrait manquer d'y mettre, serait-elle en droit de nous plaire ?

Ces Pièces seraient d'une grande utilité, même aux Auteurs. Ils y feraient essayer des canevas qu'ils se proposeraient d'écrire, & souvent ils prendraient des idées sur l'art de filer le dialogue. Combien de fois Coraline & Arlequin, dans des Scènes où ils étaient absolument dans l'enthousiasme de leur situation, n'ont-ils point dit des choses que bien des Auteurs célèbres auraient voulu trouver ; ces Scènes surtout où ils peignaient des brouilleries d'Amants ou des querelles d'Epoux. Ils se livraient à toute la vérité de leur action. Rien [24] n'était plus vif, plus piquant & plus naturel.

J'insiste donc fortement sur l'établissement de ce genre, en se servant d'abord des canevas Italiens, mais raccourcis ; & laissant ensuite à nos Auteurs le soin d'en imaginer qui soient plus dans nos Mœurs.

Quant aux Farces qu'il faudrait obtenir en échange des bonnes Comédies du Théâtre Italien, j'ai lieu de croire que les Français ne pourraient que gagner à ce troc.

On en sera convaincu en voyant une partie des Pièces que j'offre pour celles que je demande, dans le détail qui suit.

Timon le Misanthrope [Note de l'auteur : Timon le Misantrope est une excellente Pièce en trois Actes de M. de l'Isle, mêlée de Divertissements à chaque Acte] pour les Fourberies de Scapin. [25]
Le Jeu de l'Amour & du hasard [Note de l'auteur : Le Jeu de l'Amour & du Hasard est une excellente Pièce de M. de Marivaux, qui est prise de l'Epreuve Réciproque des Français] pour le Dédit.
La Mère Confidente [Note de l'auteur : La Mère Confidente, très-bonne Pièce de M. de Marivaux] pour les Vendanges de Suresnes.
La Surprise de l'Amour pour le Moulin de Javelle.
La Coquette fixée [Note de l'auteur : La Coquette fixée est une Comédie bien écrite, attribuée à l'Abbé de V...] pour les Vacances.
L'Ile des Esclaves [Note de l'auteur : L'Ile des Esclaves est de M. de Marivaux. C'est une Pièce pleine de morale & très amusante] pour Crispin Médecin. [26]
L'Epreuve [Note de l'auteur : L'Epreuve est fort jolie. C'est une Comédie en un Acte, de M. de Marivaux] pour le Triple Mariage.
L'Ecole des Mères [Note de l'auteur : L'Ecole des Mères est excellente & du même Auteur M. de Marivaux] pour le Deuil.
La jeune Grecque [Note de l'auteur : La jeune Grecque est attribuée à M. l'Abbé de V.... Elle est en trois Actes & en vers, peu comique ; mais très intéressante] pour le Mariage forcé.
Samson [Note de l'auteur : Samson est une Tragi-Comédie un peu faible de style ; mais bien conduite, & intéressante par son sujet si généralement connu. Romagnesi l'a traduite de l'Italien, & accommodée à son Théâtre] pour le Médecin malgré lui.
Mélezinde [Note de l'auteur : Mélezinde est une Tragi-Comédie. On l'a trouvée bien écrite & intéressante. On ne lui a reproché d'autres défauts que celui d'être jouée par les Comédiens Italiens. C'est, disait-on, un bon arbre planté dans un terrain ingrat] pour la Comtesse d'Escarbagnas.[27]
La Vie est un Songe [Note de l'auteur : La Vie est un Songe est une Tragi-Comédie de M. de Boissy, en partie traduite de l'Italien & en partie d'invention. Les Espagnols prétendent que les Italiens la tiennent d'eux] pour les Précieuses ridicules.
&c. &c. &c. &c.

Enfin, Monsieur, sans entrer dans un plus long détail, il est aisé de voir que les Français seraient bien éloignés de perdre à cet échange, & que les Italiens de leur côté y gagneraient, parce qu'ils pourraient jouer convenablement toutes les Pièces dont ils seraient en possession.

On verrait alors comme renaître de leurs cendres une foule d'excellentes Pièces, à qui il ne manque que l'art & la chaleur de nos Acteurs Français pour les ranimer & leur donner une nouvelle vie.

J'oubliais de vous dire qu'il serait [28] nécessaire que quelques-uns des meilleurs Sujets de l'Opéra-Comique passassent au Théâtre Italien. On y trouverait plusieurs avantages ; car on pourrait les adapter à d'autres emplois que ceux qu'ils remplissent à la Foire. Il y en a parmi eux qui jouent certains rôles de la Comédie d'une manière très-satisfaisante.

A l'égard des Directeurs de l'Opéra-Comique, on leur ferait un sort honnête & proportionné aux avantages qu'ils perdraient.

Voilà, Monsieur, un léger crayon de mes idées. Je vous les détaillerai davantage à la première entrevue, & je serai en état de répondre à toutes vos objections, si vous en avez quelques-unes à me faire.

Votre peu de goût pour les Spectacles forains vous doit faire recevoir [29] avec plaisir un projet qui favorise ceux de la Ville. Ils restreindra Paris à trois Théâtres, dont deux de Comédie & un Opéra. Car je suis très-opposé au sentiment de quelques gens de mauvaise humeur qui voudraient voir abolir notre Opéra, parce que la musique n'en est pas si bonne que celle des Opéras Italiens. Il réunit d'autres agréments qui dédommagent de la faiblesse de sa musique. Les danses y sont parfaites & les décorations en sont très belles.

On aura donc en suivant ce que je propose :

Un Spectacle tout de musique pour les amateurs de cet art.
Un Spectacle pour la Tragédie & la bonne Comédie.
Et enfin un Spectacle d'agrément & de frivolité, où l'on pourra rire, [30] entendre des chansons & voir des danses.

Examinez, je vous supplie, Monsieur, toutes ces idées. Elles ne sont que l'expression des désirs de la plus saine partie du Public. Vous m'en direz votre sentiment avec votre franchise ordinaire.

D'autres que vous, sans lire ce grisonnage jusqu'à la fin, diraient, en le jetant de côté : A quoi servent ces projets de réformation ? Fussent-ils les meilleurs du monde, l'Auteur peut-il espéré d'être écouté.

Oui, sans doute, & bien des événements nous prouvent qu'on montre assez d'égard, dans ce siècle, à ce qui paraît être le vœu général de la Nation. J'en pourrais apporter bien des preuves. Je me bornerai au seul exemple du rétablissement du Vieux Louvre [31]. Un Auteur s'est avisé d'écrire ce que pensaient dix mille Citoyens ; ceux qui gouvernent ont lu l'ouvrage, le péristyle de Perrault est sorti de dessous les ruines qui le couvraient.

Mais qu'on fasse à cet écrit l'accueil qu'on voudra, j'aurai toujours rempli mon devoir de Patriote, en proposant une chose utile. Mon zèle ayant agi, je n'aurai point de reproches à me faire, & je me consolerai rapidement.

Les sublimes politiques du Palais-Royal se consolent bien du peu de cas que l'on fait de leurs brillantes spéculations. Ces grands hommes, si savants en Histoire, en Géographie, en Tactique, auraient pourtant bien sujet de se plaindre. Ils tracent leurs plans sur le sable, les pieds qui les [32] foulent en effacent l'empreinte, leurs travaux sont perdus, leurs noms sont ignorés ; leurs cannes mêmes, ces instruments de gloire, & leurs mémorables perruques, ces objets de notre vénération, flottent & périssent, avec eux, dans l'océan immense de l'oubli.

Après un tel exemple, Monsieur, il ne me reste d'autre espérance que celle de vivre dans votre mémoire, & d'autre plaisir que celui de vous assurer des sentiments éternels de respect & d'attachement avec lesquels je suis,

MONSIEUR,

Votre très-humble & très-
obéissant serviteur.
L.B. DE SCHOSNE