L'exemple de la famille Hus illustre parfaitement la manière dont une dynastie de comédiens traverse le XVIIIe siècle. Active sur une centaine d'années, elle est demeurée itinérante durant un demi-siècle, avant que la troisième génération ne constitue des troupes sédentaires. Si de nombreux historiens du théâtre, ou férus d'histoire locale, évoquent le passage de la troupe Hus dans une ville française, ils cherchent rarement à savoir d'où elle vient et où elle ira ensuite. Par ailleurs, la graphie parfois fantaisiste des patronymes rend les identifications difficiles : pour Hus, j'ai rencontré « Hue », « Huc », « Husse », etc. ; tandis que la branche Hus-Desforges est massacrée en « Hus et Desforges », « Deforge », « Forges », voire « Hus de Forge ».
Dans son Lexique (1), Max Fuchs énumère 52 occurrences des Hus entre 1695 et 1824. Il distingue deux branches de la famille : l'une qu'il nomme « le groupe lyonnais » (danseurs) et l'autre « le groupe breton » (comédiens). Nous verrons plus loin pourquoi il se trompe.
En dépouillant, voici plusieurs années, des documents bruxellois relatifs au théâtre, je suis tombé sur une notice consacrée au Théâtre de la Monnaie, rédigée en ces termes :
La Cour, voulant avoir un Spectacle à Bruxelles, Monseigneur le Duc d'Aremberg, qui a toujours honoré les Talens de sa Protection, engagea Monsieur le Marquis de Deims [Deynze] & Monsieur le Duc d'Ursel, de se joindre à lui pour attirer la Troupe des Freres Hus, qui étoit pour lors à Rouen. Elle ne put se refuser aux Conditions avantageuses qui lui furent proposées. Elle arriva en cette Ville, & y fit sa premiere Représentation au Mois de Novembre 1749. Sur la fin de cet Hyver une partie de cette Troupe se dispersa, & fut remplacée par differens sujets, sous la Direction de ces mêmes Seigneurs qui la continuerent ainsi pendant trois années. (2)
Les frères Hus, accompagnés de leurs familles respectives, arrivent en effet à Bruxelles au début du mois de novembre 1749 et donnent, le 6, une représentation au Théâtre du Coffy, une petite salle de spectacle proche de la Grand-Place. En fouillant dans les registres de paroisses, j'ai découvert quelques-uns des membres de la famille :
Mongrédien et Robert (3) citent Jérôme Hus, maître de danse à Lyon entre 1692 et 1695, puis Marseille en 1695 et en 1708-1709. Ils indiquent qu'il est marié à Marguerite Pageot dite Desforges et que le couple a deux fils : François, baptisé à Marseille le 8 septembre 1695, et Jean-Baptiste, baptisé à Avignon le 30 juin 1697. J'ai complété cette génération en découvrant à Bordeaux l'acte de baptême de Barthélemy, le 20 juillet 1699.
Si les frères François et Barthélemy deviennent inséparables dès 1722, il ne signe « Hus-Desforges » qu'à partir de 1726, associant à son nom le pseudonyme de sa mère et de son grand-père maternel.
Dès lors, la « troupe des frères Hus » sillonne la France entière, passant de Chambéry à Marseille, Lyon, Bordeaux et Grenoble entre 1726 et 1732, puis de Lyon à Rennes, Tours, Avignon, Le Havre et Nantes entre 1733 et 1738. C'est à Rennes que naît, le 31 mars 1734, Adélaïde-Louis-Pauline Hus, la plus célèbre femme de la famille, qui sera sociétaire de la Comédie-Française.
Toute trace des Hus disparaît pourtant en 1741. C'est ici qu'intervient un épisode rocambolesque, que l'histoire du théâtre a retenu comme l'enlèvement de la troupe par des « pirates barbaresques ». Max Fuchs relate ce curieux épisode arrivé à la famille Hus entre Gênes et Tunis. L'aventure dont il est question est évoquée en 1976 par Jean Nattiez et René Thomas-Coële, qui notent : « Fuchs consacre un appendice à cette aventure racontée dans un petit ouvrage, inconnu à la bibliothèque nationale, et que possédait Jules Couet, archiviste de la Comédie Française ». (4) L'appendice que Fuchs écrivit sur cette histoire avait disparu dix ans plus tard, lorsque le Centre National de la Recherche Scientifique publie la seconde partie de sa Vie théâtrale en province au XVIIIe siècle. (5) Fuchs avait cependant déposé une copie de ses notes aux archives de la Comédie-Française, fait qu'aucun chercheur n'avait jusqu'ici relevé.
Du précieux opuscule dont il est question, nous avons finalement découvert un exemplaire à la Bibliothèque nationale de France ; il est intitulé : Lettre d'un comédien, à un de ses amis, touchant sa captivité & celle de vingt-six de ses camarades chez les corsaires de Tunis ; & ce qu'ils sont obligés de faire pour adoucir leurs peines. Avec une description historique & exacte de la Ville de Génes, d'où ils sortoient lorsqu'ils ont été pris au mois de septembre dernier. Paris, Pierre Clément, 1741.
Après avoir passé cinq mois à Gênes, la troupe, formée de vingt-sept adultes et cinq enfants (seul François Hus n'est pas du voyage), regagne Toulon par bateau. Au large de Monaco, les deux felouques sont abordées par une trentaine de « pirates tunisiens ». Arrivés à destination, les comédiens doivent ouvrir leurs malles et les pirates découvrent les masques, habits et accessoires de théâtre. Par l'intermédiaire d'un renégat français, la troupe propose de divertir le bey de Tunis en interprétant Arlequin feint astrologue, enfant, statue et perroquet, canevas italien anonyme, fort joué en France. L'arrivée d'Arlequin et son masque noir précipitent la cour dans la terreur et la troupe est emprisonnée. Quelques temps plus tard, le bey revient sur sa décision et libère les comédiens, moyennant rançon. L'opuscule se termine par un appel à l'aide envers le public français.
Cette histoire fait peut-être partie des mythes que véhiculent bien des comédiens et que Jean-François Regnard racontait déjà à la fin du XVIIe siècle. (6) Mais à supposer qu'elle soit véridique, elle explique ou justifie l'absence de la famille Hus sur la scène théâtrale pendant deux ans.
En 1735 et 1736, probablement à Paris, naissent respectivement Auguste et Jean-Baptiste Hus. Le premier deviendra musicien puis maître de ballet à Turin de 1760 à 1770, le second deviendra maître et directeur de troupe à travers la France et les Pays-Bas autrichiens, sous le nom de « Hus-Malo », vraisemblablement après un séjour en Bretagne et pour se distinguer du reste de la famille. C'est ce qui a fait croire Fuchs à l'existence d'une « branche bretonne ». Les deux frères débutent en 1759, en composant ensemble La Mort d'Orphée, ballet héroïque pour l'Opéra de Paris.
Hus-Malo passe ensuite deux ans à Lyon, puis devient maître de ballet à Bruxelles en 1762 et 1763, où il adopte le fils que sa compagne, Elisabeth Bayard dite Mademoiselle Bibi, avait eu avec un officier irlandais en garnison : Pierre-Louis Stapleton deviendra « Hus jeune », puis Eugène Hus. Après avoir travaillé avec son beau-père à Lyon, Marseille, Bordeaux, Nantes et Londres, il produira de nombreuses œuvres pour les théâtres du Vaudeville, des Variétés, des Jeunes-Artistes, de la Porte Saint-Martin et, surtout, de la Gaîté. Il reviendra à Bruxelles en 1815, comme régisseur du Théâtre de la Monnaie.
Marié en 1781 à une comédienne toulonnaise, Eugène Hus s'en sépare deux ans après. Pourtant l'épouse, Marie-Sophie-Gabrielle Buguet dite Soulier, fille naturelle du violoniste Joseph Soulier, continue à jouer sous le nom de Sophie Hus. Elle est à la cour de Stockholm en 1784, où elle fait la connaissance du comte Morkov, diplomate russe qui l'emmènera avec lui à Saint-Pétersbourg. Leur fille épousera le prince Serge Galitzine.
En 1756, l'épouse de François Hus, Françoise-Nicole Gravillon dite Madame Hus, compose pour la Comédie-Française une petite comédie en un acte, Plutus rival de l'Amour. La pièce, malgré les qualités qu'on lui trouve, n'aura que trois représentations. En 1760, Madame Hus tente un début comme actrice au même théâtre, mais elle se retire après la seconde représentation. Sa fille Adélaïde-Louise-Pauline, qui avait débuté en 1751 puis en 1753 au Théâtre-Français. Elle en devient sociétaire en 1757 et y jouera jusqu'en 1780. L'histoire a surtout retenu ses aventures sentimentales et sa liaison tumultueuse avec le fermier général Bertin.
La branche « Hus-Desforges » donnera à la postérité le violoncelliste et compositeur Pierre-Louis Hus-Desforges (1773-1838) et Louis-Corneille Desforges (1778-1862), musicien à Saint-Domingue et à la Nouvelle-Orléans.
Evoquons encore la descendance d'Auguste Hus, parmi laquelle le fils Auguste II, qui sera maître de ballet à Turin, puis homme de lettres, commissaire du gouvernement français à Turin et bibliothécaire, et le petit-fils Pietro, qui sera maître de ballet à Naples et ouvrira l'école de danse du Teatro San Carlo en 1812.
Au cours de ce bref survol, on voit qu'une seule et même famille a occupé la scène française et européenne pendant un siècle et demi. A partir du maître à danser Jérôme Hus, ce sont cinq générations d'artistes qui essaiment à travers l'Europe. Cette famille, que Fuchs croyait multiple, constitue une vraie dynastie, dont les membres sont tour à tour danseurs, acteurs, directeurs de troupes et musiciens. Un article plus complet est en préparation.
NOTES
1. Max Fuchs, Lexique des troupes de comédiens au XVIIIe siècle, Paris, E. Droz, 1944.
2. Almanach historique et chronologique de la comedie françoise etablie à Bruxelles, 1754, ff. 23-24.
3. Georges Mongrédien et Jean Robert, Les comédiens français du XVIIe siècle. Dictionnaire biographique, Paris, CNRS, 3e édition 1981.
4. Jean Nattiez et René Thomas-Coële, « Les questions de Max Fuchs », La vie théâtrale dans les provinces du Midi. Actes du II° Colloque de Grasse, 1976, pp. 228 et 230.
5. Max Fuchs, La vie théâtrale en province au XVIIIe siècle. Personnel et répertoire, pp. 64 et 84. Pour la note 57, on lit : « Voir Appendice [cet Appendice ne se trouve pas dans le manuscrit (note de l'éditeur)] ».
6. Jean-François Regnard, La Provençale (1681), récit publié dans les Œuvres, Paris, Ribou, 1731.